Alors que nous sommes encore tous sous le choc de ce qui s’est produit la semaine dernière à Paris, apparaissent déjà ici et là une première analyse, et donc les premières leçons à tirer de ces terribles événements. Bien que cela soit très difficile, certains signes positifs peuvent être trouvés à partir des nouveaux canaux de communication. Par exemple, les entreprises qui participent à la construction de ce que nous appelons “la nouvelle économie”, appelés les disruptors, ont elles-mêmes été d’un grand secours.

Les disruptive players prêtent main forte en silence

Dès les premiers instants après les attentats dans la capitale française, tout le monde a été paralysé par la peur et l’indignation. Un des premiers réflexes logiques et automatiques est que tout un chacun a fait de son mieux pour se mettre en sécurité et sécuriser ses proches. Cependant, il était surprenant de voir combien les déclarations de soutien et les propositions d’aide sont rapidement apparues. Certaines entreprises, qui participent activement à la construction de ce que nous appelons la nouvelle économie, lesdits disruptors, ont eu un rôle pionnier. Pensez à des entreprises comme Uber, Airbnb, Skype, Facebook, Google et Twitter.

L’application bien connue de taxi Uber utilise normalement un algorithme de sorte que le prix d’une course en taxi augmente par rapport au nombre de commandes enregistrées sur le moment. Étant donné le chaos après les attentats, la demande était conséquente pour les taxis afin d’évacuer la population dans le centre-ville. Normalement, le prix d’un trajet Uber dans les heures après l’attaque aurait augmenté de 400% selon l’algorithme. Cependant, le mécanisme a été désactivé dès que les gestionnaires d’Uber ont eu connaissance des attaques. De nombreux conducteurs d’Uber ont d’ailleurs offert gratuitement leurs services, et ce même toute la nuit.

Airbnb a envoyé un message à tous les hôtes enregistrés à Paris en demandant d’accueillir gratuitement les gens qui étaient bloqués dans les rues. Facebook a lancé la vérification dite de sécurité, par laquelle les personnes qui étaient à Paris pouvaient informer leurs amis qu’ils étaient en sécurité. Skype et Google Hangouts ont permis aux gens d’appeler gratuitement à Paris, en plus des nombreuses déclarations de soutien sur Twitter (#prayforparis) et des divers hashtags de secours (#porteouverte).

Il est frappant de constater combien les disruptors ont apporté silencieusement leur soutien. Aucun message commercial n’a été lié à ces actions mises en place, ce qui est une bonne chose.

Pourquoi l’aide a-t-elle si bien circulé ?

Toutes ces entreprises faisaient ce que la plupart des entreprises faisaient : aider autant que possible. Pourtant, il est intéressant de constater que ce sont précisément ces disruptors, en agissant très rapidement, de manière concrète et particulièrement bien organisée, qui pouvaient offrir de l’aide. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard, les modèles économiques de ces entreprises font que la vitesse et l’orientation jouent un rôle de premier plan, deux actifs qui sont justement très importants dans les situations de catastrophe.

 Mais …

Cependant, quelques points doivent être précisés, parce que tout n’est pas rose. Des outils puissants tels que ceux qui ont été déployés sont comme de la dynamite. Tant qu’ils sont utilisés pour de nobles(!) causes, nous ne pouvons que les saluer.  Mais l’immense pouvoir de ces entreprises n’a pas échappé à la partie adverse.

Tout comme de la dynamite, des plates-formes comme Facebook et Twitter, quand ces outils tombent entre de mauvaises mains, pourraient à leur tour provoquer beaucoup de dégâts.  Il n’est en fait même pas besoin d’utiliser le conditionnel, car le groupe terroriste fait déjà bon usage des médias sociaux pour recruter, organiser et former.

Tout cela place le débat dans l’équilibre à retrouver entre la vie privée et la sécurité. Devrions-nous laisser les autorités analyser nos messages WhatsApp? De préférence non, mais si cela aurait permis d’éviter les attaques comme celles de vendredi ? Cette discussion doit avoir lieu dans les plus hautes sphères. La vie privée nous concerne tous, l’avis de l’homme lambda joue un rôle important dans cette discussion, et je ne peux qu’espérer qu’il sera entendu.

Conclusion

Que les services des disruptors deviennent ainsi maniables dans les scénarios catastrophes est très surprenant à voir, et constitue un argument supplémentaire dans le débat concernant la raison pour laquelle nous comptons fortement sur le soutien de cette nouvelle économie. Pourtant, nous devons faire très attention à ce que les caractéristiques spécifiques de ces services (en particulier l’accessibilité) ne constituent pas une menace pour notre propre sécurité lorsqu’ils sont entre les mains de personnes mal intentionnées ou d’organisations malveillantes. De mon point de vue, aucune solution adaptée ne peut être offerte dans cette discussion difficile. Il est important que des valeurs telles que la liberté d’expression et la vie privée soient respectés en toutes circonstances, ce qui devrait inclure la sécurité sociale qui ne peut être négligée. Il faudrait rechercher un terrain d’entente où les parties concernées travailleraient en collaboration et dans lequel le contenu suspect pourrait être signalé. Il y a encore du travail à faire pour un plan concret d’harmonisation européenne au niveau de la surveillance et du contrôle de la communication en ligne, où le gouvernement pourrait effectivement intervenir mais non sans raisons sérieuses.

L’élaboration d’un tel plan est une tâche mise en œuvre pour les responsables politiques, mais aussi pour la gestion de ces entreprises. Ils sont confrontés à de nouveaux défis, des défis que les gestionnaires de sociétés traditionnelles n’avaient jusqu’alors jamais affrontés. Leur créativité et leur sens de l’entreprenariat les ont amenés là où ils sont maintenant, j’ai totalement confiance en leurs capacités d’étendre leurs actions encore plus loin pour résoudre ces problèmes. Espérons que nos politiciens auront l’intelligence et le courage de laisser la parole à ces entrepreneurs, pour qui un tel rôle est important dans les négociations.

Cette contribution a été écrite par Karel-Jan Vercruysse, associé chez lesJuristes. Son opinion ne représente pas nécessairement la position officielle du Bureau.